35 ans auprès des plus grands sages. Pourquoi ?
Quand on lui demande ce que trente-cinq années passées auprès des sages (dont l’un fut l’enseignant du Dalaï-lama) lui ont apporté, il répond : « on ne peut imaginer quelque chose de plus précieux que d’avoir constamment un exemple parfait de ce que peut être le bout du chemin et de ce que peut être un être éveillé. Avoir cette perfection humaine et spirituelle en face de soi en permanence c’est un rappel, un exemple constant qui vous évite très subtilement de dévier dans des chemins de traverse ».
Observant nos sociétés occidentales, dont il est le fruit, il constate et, du même coup, nous fait prendre conscience d’un phénomène tout à fait extraordinaire et surprenant. « Alors que nous consacrons tant d’efforts à étudier, à faire du sport pour notre santé, à améliorer notre confort, à parfaire notre paraître et notre beauté, jamais, à aucun moment, nous ne nous préoccupons de notre condition intérieure, celle qui justement détermine notre qualité de vie ». Et de rajouter : « nous travaillons sur tout, sauf sur l’essentiel ».
Le bonheur ne dépend pas des conditions extérieures Il a été démontré maintes fois que notre bonheur ne dépend pas des conditions extérieures, les gagnants du loto tombent en dépression et certains prisonniers torturés sortent des camps dépourvus de haine.
Tout dépend de notre perception du monde, de nos réactions et de notre attitude face à la vie, et cela se travaille et s’apprend grâce à la méditation.
Comment marche la méditation ?
La méditation ou ce qu’il appelle, moins exotiquement, l’entraînement mental, est un outil qui permet de se changer soi-même. En fait, le méditant, en position assise dans un lieu calme, se concentre sur un objet, sa respiration ou une image mentale, il observe peu à peu le flux de ses pensées, sa conscience, ses états de torpeur ou de fatigue, les douleurs dans son corps.
Il découvre l’ego, qui est le « je », le monde des illusions et de celui du changement perpétuel, il commence à comprendre, à voir plus clairement et plus subtilement, la tranquillité et le calme s’installent en lui.
Une autre méthode, celle de la compassion, est de générer au plus profond de soi-même des états de compassion en souhaitant le bonheur de tous les êtres vivants. Et enfin la dernière méthode, celle de la contemplation, consiste à observer et regarder simplement notre douleur physique ou mentale, sans fuir ou la nier.
À quoi sert l’entraînement mental ?
À devenir heureux ! Avec la pratique et surtout la régularité, le méditant commence à percevoir plus justement le monde qui l’entoure, de nouvelles idées lui apparaissent, il voit la réalité telle qu’elle est et non à travers le prisme déformant de sa subjectivité. Mais, « cette paix ne s’acquiert pas sans effort », ajoute-t-il, et le Dalaï-lama confirme : « le bonheur à bon marché, immédiat et sans peine n’existe pas ».
Avec son visage et son accent d’un occidental, son crâne rasé et sa robe rouge safran de moine, Matthieu Ricard porte à la fois en lui l’héritage de la culture française judéo-chrétienne (laissée depuis 25 ans) et l’enseignement de la philosophie bouddhiste tibétaine. Il est l’un des ponts, un trait d’union entre ces deux mondes qui tentent de se comprendre et qui d’après lui peuvent s’aider.
Freud et Pascal Bruckner avaient tort.
Dans son tout dernier livre « Plaidoyer pour le bonheur », il n’hésite pas à nager à contre-courant des théories de psychologie moderne reconnues et utilisées couramment de nos jours.
Les fondements de Freud et Schopenhauer tombent sous ses arguments, et le discours du tout dernier philosophe agitateur, Pascal Bruckner, est décomposé en morceaux.
Ce moine scientifique ne trouve pas notre mal-être à la même place que ces prédécesseurs, et les remèdes pour parvenir au bonheur consistent à se pencher avec sérieux sur le fonctionnement de notre mental. Pas de recette miracle. Pas de bonheur instantané. Sa définition de l’ego dérange aussi. Pour nous, occidentaux, l’ego représente la confiance en soi, voir la fierté. Pour lui, bien au contraire, la confiance en soi ne peut exister que lorsque l’ego s’évanouit. Dans ses explications, il trouble nos habitudes de penser et modifie nos repères.
Ses démonstrations sont claires, limpides et sans appel. De façon sérieuse il déclare que : « nous pouvons devenir plus heureux si nous intégrons la pratique de la méditation dans notre quotidien ».
C’est prouvé !
« L’expérience montre qu’un entraînement prolongé de notre mental et une attention vigilante permettent d’identifier et de gérer les émotions et les événements mentaux à mesure qu’ils surviennent. Cet entraînement inclut l’accroissement des émotions saines comme la compassion, l’empathie et l’amour altruiste. Il demande également de cultiver systématiquement la lucidité, laquelle permettra de réduire l’écart entre le réel et les pensées que nous projetons sur lui.
Changer notre interprétation du monde et notre façon de vivre, les émotions momentanées, engendre une modification de nos humeurs qui ouvre sur une transformation durable de notre tempérament ».
Je médite comme je me brosse les dents.
Matthieu Ricard raconte son expérience régulière de la méditation lorsqu’il travaillait à l’Institut Pasteur tout en étant plongé dans la vie parisienne : « je me souviens des immenses bienfaits que m’apportaient ces quelques moments où je tournais mon regard vers l’intérieur.
Il est bon d’observer comment les pensées surgissent, de contempler cet état de sérénité et de simplicité toujours présent derrière l’écran des pensées qu’elles soient sombres ou joyeuses. Et, dès lors que l’on a trouvé un peu de paix en soi, il devient plus facile de mener une vie affective et professionnelle épanouissante ».
La tâche est énorme et il faut du courage mais…
Un homme marche sur une plage couverte d’étoiles de mer qui meurent au soleil. Un camarade qui le regarde lui demande : « Te rends-tu compte qu’il y a des millions d’étoiles de mer ! Si louables soient-ils, tes efforts ne font aucune différence ». Et l’homme, tout en jetant une étoile de plus à l’eau de répondre : « Si, pour celle-ci, cela fait une différence » !
Un astronome japonais, de caractère stable et ouvert, avoua un jour à Matthieu Ricard : « Il faut beaucoup de courage pour regarder en soi ». Deux mois par an, ce moine des temps modernes, qu’est Matthieu Ricard, se retire pour vivre en ermite à deux heures de Katmandou. Son livre convainc sans vouloir convaincre. Il éclaire sans chercher à briller. Un baby-boomer est devenu grand sage qui inspire.
Propos tirés de l’entrevue de Jean Christophe de l’Union Bouddhiste Française. Propos recueillis à la TSR « Plaidoyer pour le bonheur ». Matthieu Ricard, Nil éditions, 2003.